VEF Blog

Titre du blog : Philo, Psycho, Spiritualité
Auteur : JadeLyne
Date de création : 20-02-2026
 
posté le 20-02-2026 à 11:00:40

Le secret gardé “pour protéger”


 
 Peut être une image de texte qui dit ’Le secret protecteur quand le sujet sauve ses parents au prix de lui-même Joëlle Lanteripsychanalystı Lanteri psychanalyste’
 
 
 I. Le secret gardé “pour protéger” : quand l’enfant devient le parent de ses parents
Il arrive qu’un enfant garde un secret non par choix, mais par nécessité psychique. Quand la violence vient du père — et plus encore quand elle prend la forme d’un viol ou d’une agression sexuelle — l’enfant se trouve exposé à une contradiction impossible : celui qui devait protéger devient celui dont il faut se protéger. Or, dans nombre de familles, la parole ne rencontre aucun tiers ; elle n’a pas d’adresse viable. Alors l’enfant fait ce que fait souvent l’enfant dans l’urgence : il “tient” la famille en tenant sa langue. Il porte la charge, il retient l’explosion, il s’interdit de savoir trop clairement, et devient parfois le gardien d’un équilibre qui n’aurait jamais dû dépendre de lui.
Ce secret ne se garde pas seulement dans la bouche : il se garde dans le corps, dans le sommeil, dans l’humeur, dans les choix amoureux, dans la façon d’habiter la confiance et la sécurité. Il se garde dans une vigilance diffuse : celle qui surveille les signes, anticipe les dangers, évite les conflits, prend soin d’autrui avant soi. Protéger les parents, ici, signifie souvent : protéger la mère d’une vérité jugée “mortelle”, protéger la fratrie d’un effondrement, protéger le père lui-même d’une chute sociale ou judiciaire, protéger la famille d’une désintégration imaginaire. L’enfant devient le pilier d’un édifice construit sur du sable.
II. Le noyau transgénérationnel : secret, incestuel, défaut de tiers
Le point clinique majeur n’est pas uniquement “ce qui s’est passé”, mais la manière dont cela a été traité : silence, secret, parole rendue dangereuse, absence de recours au tiers (loi, nomination, protection symbolique). Le trauma est inscrit dans un événement, mais ses effets se déposent dans la filiation. Ils deviennent un noyau transgénérationnel lorsqu’ils imposent une organisation durable du lien : on vit autour d’un trou, on parle autour d’un non-dit, on se transmet des consignes muettes.
C’est ici que la notion d’incestuel, telle que l’a conceptualisée Paul-Claude Racamier, éclaire puissamment la clinique : il ne s’agit pas seulement d’un acte, mais d’un climat où les frontières générationnelles et symboliques se troublent, où la loi recule, où la confusion des places contamine les liens. L’incestuel, c’est la famille comme système sans dehors : un espace où l’enfant n’a plus de recours, où la parole ne peut pas sortir, où le tiers est absent ou disqualifié, où l’intime est capturé.
Dans ces montages, la fonction du tiers (institutions, parole d’un adulte fiable, nomination claire, protection) fait défaut, ou arrive trop tard, ou est rendu impossible. Alors la violence ne rencontre pas de limite, et l’enfant n’a plus qu’une stratégie : se taire pour survivre, se taire pour maintenir une cohérence minimale.
III. Le pacte de dénégation : “on sait et on ne sait pas”
À l’échelle familiale, on entend souvent ce que René Kaës a nommé pacte de dénégation : “on sait et on ne sait pas”, “on dit et on retire”, “on parle mais on ne symbolise pas”. C’est un pacte implicite : chacun perçoit quelque chose, mais personne ne peut le penser jusqu’au bout. La famille protège son édifice au prix d’une dette psychique : il devient dangereux de penser. La parole est tolérée à condition de rester inoffensive, c’est-à-dire non transformante. Elle peut exister comme allusion, comme plainte vague, comme malaise, mais pas comme nomination.
Ce pacte produit des effets très spécifiques :
la réalité devient floue, négociable, instable ;
la mémoire se fragmente ;
l’enfant apprend que dire détruit, que savoir met en danger ;
l’affect se dissocie de l’événement : on peut souffrir sans savoir pourquoi, se sentir coupable sans faute, être anxieux sans objet.
Ainsi, la famille tient debout en désorganisant la pensée de chacun. Et l’enfant, pour ne pas faire éclater le système, devient le dépositaire silencieux de ce qui le ronge.
IV. L’enfant “protecteur” : loyauté, dette, et capture du désir
Garder le secret, pour l’enfant, n’est pas seulement une soumission : c’est souvent une loyauté paradoxale. Il protège, mais il se protège aussi : il évite le chaos, la perte, la dislocation de la famille. Il se maintient une illusion vitale : “si je me tais, quelque chose tient.” Cette loyauté peut devenir une dette sans fond : l’enfant vit comme s’il devait sans cesse payer pour que le monde reste stable.
Cette économie intérieure a des conséquences :
le désir devient secondaire, suspect, ajourné ;
la colère se retourne contre soi ;
l’estime de soi se construit sur le renoncement ;
la sexualité peut être altérée (anesthésie, hypercontrôle, ou au contraire répétitions traumatiques) ;
la capacité à demander de l’aide se réduit, puisque l’aide est associée à la catastrophe.
Dans cette clinique, la souffrance la plus profonde n’est pas toujours la douleur de l’acte (qui peut rester enkystée), mais la douleur de n’avoir eu aucun dehors : aucun adulte protecteur, aucune instance de recours, aucune phrase claire qui dise : “cela n’aurait jamais dû arriver.”
V. Le moment du “dégel” : la seconde famille et l’accès à la parentalité
Un phénomène fréquent apparaît plus tard : le secret se libère dans une “deuxième famille”, au moment où le sujet accède à la parentalité. Ce moment agit comme un révélateur. Devenir parent, c’est se confronter à une évidence nouvelle : la vulnérabilité radicale de l’enfant. Ce qui, autrefois, avait été recouvert de silence, revient au contact du bébé, du petit, de la scène éducative. L’ancienne stratégie (“se taire pour survivre”) devient insuffisante, voire dangereuse, parce que l’enjeu se déplace : il ne s’agit plus seulement de survivre dans sa famille d’origine, il s’agit de protéger un enfant réel, ici et maintenant.
La parentalité ouvre alors une brèche :
l’identification à l’enfant réactive ce qui avait été dissocié ;
la fonction protectrice se réveille sous une forme nouvelle ;
le sujet ne peut plus tolérer l’ancienne confusion des places ;
une phrase intérieure apparaît : “si je me tais encore, je transmets.”
La “deuxième famille” (conjoint, enfants, entourage choisi) offre parfois ce qui avait manqué : un tiers possible, une écoute, un cadre, une nomination sans effondrement. Le secret, jusque-là gardé pour protéger les parents, se met à parler pour protéger les enfants. C’est un retournement majeur.
VI. Les effets toxiques du secret révélé : culpabilité, loyauté en crise, effondrement des identifications
La révélation n’est pas toujours libératrice dans l’immédiat. Elle peut être toxique, d’abord, parce qu’elle fracture le pacte de dénégation. Ce qui tenait par le flou se déchire. Plusieurs effets apparaissent :
Culpabilité massive : d’avoir “trahi” la famille, d’avoir parlé, d’avoir accusé, d’avoir brisé l’image du père, d’avoir fait souffrir la mère.
Angoisse de catastrophe : peur d’un effondrement familial, peur de représailles, peur d’être rejeté, peur d’être jugé menteur.
Désorganisation interne : le sujet peut vaciller entre deux récits incompatibles (le père aimé / le père agresseur), entre deux positions (enfant loyal / adulte protecteur).
Solitude : la parole expose. Elle met à nu. Elle oblige parfois à constater que certains proches préfèrent le déni à la vérité.
Réactivation traumatique : cauchemars, flashs, symptômes corporels, hypervigilance, effraction du passé dans le présent.
La révélation agit comme un acte de séparation psychique : elle arrache le sujet à l’économie incestuelle. Mais tout arrachement fait douleur. Il ne s’agit pas d’une “victoire” simple : c’est une traversée.
VII. Ce qui se joue au cœur : rendre au père son chaos, reprendre sa vie
Au fil du travail clinique, une opération décisive devient possible : reprendre ce qui appartient au sujet et rendre à l’autre ce qui lui revient. Cela peut se formuler ainsi : prendre l’héritage qui permet de grandir, et laisser au parent son chaos. Ne pas hériter de tout. Ne pas porter la honte qui n’est pas la sienne. Ne pas transporter le crime comme une marque identitaire.
Cette opération n’est ni pardon ni vengeance. C’est une séparation symbolique :
reconnaître la réalité sans s’y engloutir ;
reconnaître l’attachement sans s’y soumettre ;
comprendre sans excuser ;
poser une frontière sans nier l’histoire.
Là où l’enfant avait protégé le parent par le silence, l’adulte protège l’enfant en soi — et ses enfants réels — par la limite et la nomination.
VIII. Restaurer le tiers : la parole qui ne détruit pas
Le soin, ici, consiste largement à restaurer la fonction du tiers : un lieu où la parole ne met pas le monde en ruines, où nommer ne signifie pas mourir, où penser n’est pas puni. Cette restauration peut être incarnée par un dispositif thérapeutique, par une rencontre, parfois par une institution — à condition qu’elle ne rejoue pas le défaut de tiers (minimisation, suspicion, disqualification).
Quand le tiers se réinstalle, un changement profond s’opère : le secret cesse d’être un “poison” isolant et devient un matériau symbolisable. La scène traumatique ne disparaît pas, mais elle cesse d’occuper la totalité de la vie psychique. Le sujet peut redevenir auteur de ses choix, et non gardien d’un tombeau familial.
IX. Une issue possible : l’unification sans réconciliation
Dans certains parcours, il n’y aura ni grande confrontation, ni réparation familiale, ni reconnaissance du père. Et pourtant, une issue existe : une unification intérieure sans réconciliation externe. Une paix sobre :
la vérité est tenue ;
la responsabilité est rendue ;
la frontière est posée ;
la vie peut avancer.
Le secret, gardé pour protéger les parents, a pu sauver l’enfant un temps ; mais il l’a aussi capturé. Le travail clinique vise à transformer cette ancienne stratégie en choix adulte : ne plus protéger l’agresseur, ne plus protéger le déni, ne plus protéger le système incestuel — mais protéger la vie, la pensée, et la filiation à venir.
X. Conclusion : le secret comme héritage toxique, la parole comme acte de filiation
Quand la violence est traitée par le silence, elle devient transgénérationnelle. Elle ne se transmet pas forcément par répétition des actes, mais par transmission d’un climat : confusion des places, parole dangereuse, impossibilité de demander secours, défaut de tiers. La révélation du secret dans une seconde famille, au moment de la parentalité, peut alors être comprise comme un acte de filiation au sens fort : un acte qui protège l’avenir en rendant le passé pensable.
La santé de la filiation ne tient pas à l’absence de faille, mais à la possibilité de symboliser. Là où le pacte familial interdisait de penser, la parole réintroduit du tiers. Et c’est souvent ainsi que le sujet cesse d’être l’enfant qui protège ses parents — pour devenir l’adulte qui protège la vie.
Joëlle Lanteri – Psychanalyste